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Michel Menu

La patrouille

 

On ne part pas seul dans la nature, mais en patrouille. La Patrouille n'est pas une invention de Baden-Powell déposée au Bureau International des Brevets Techniques, mais l'une des mille manières humaines ou animales de vivre en Société. […]

 

<>Sous des milliers de visages, la bande d'adolescents tend à s'instaurer comme une sorte d'unité sociale de transit entre le cocon familial éclaté et la Société-réseau. Éphémères ou durables, elles indiquent, dans nombre de cas, la tension extrême à laquelle sont soumis les jeunes de ce temps. Les forts s'y exercent au pouvoir, les faibles s'immergent dans l'impersonnel, les uns y cherchent l'esprit de corps, d'autres s'abritent dans l'infantilisme. Quels qu'ils soient et quel que soit leur âge, tous tentent, par la bande, de se faire une place dans le monde. Joséphine Klein, Lewin, Moreno, Makarenko et bien d'autres experts nous montrent que la bande peut être un instrument révélateur et transformateur de la personnalité. Baden-Powell eut le mérite, dès le début du siècle, d'avoir senti tout le parti positif qu'on pouvait tirer d'un phénomène croissant depuis la disparition de la tribu ou l'ébranlement de la famille, et porté à l'incandescence par la société actuelle. Sa patrouille scoute devient un instrument pédagogique original, beaucoup plus qu'un moyen d'autoprotection, d'assouvissement et de défoulement.

 

<>Les garçons s'y regroupent par communauté d'intérêts, affinités, goûts plus ou moins précis, mais d'une manière différente de celle qui rassemble les «Chaussettes noires» une équipe de foot, ou les «mecs bronzés des souterrains de Newhaven»... Elle s'apparente mieux aux équipages des grands avions, aux goums sahariens ou groupes prospecteurs du pétrole, qu'aux jolies bandes du coin de la rue. Elle a un but mental. Elle n'est pas éphémère comme les bandes qui se constituent pour une action, un jeu, un coup ou une technique à exploiter. Elle n'est pas occasionnelle, elle a un sens et une fin. Elle se reproduit.

 

<>La Patrouille a des buts avoués et lointains, une règle de jeu à priori, un milieu physique d'exercice, une orientation civique, un Engagement. Ses buts sont ceux du scoutisme mondial, sa règle, son engagement, ceux des scouts du monde entier.

 

<>Patrouille Alpha, Cerfs, Equipe St-François Xavier, Bandeirantes ou Mosquitos, la Patrouille Scoute est un produit élaboré à prétentions élevées. On y vient pour deux raisons et trois instincts, par goût d'aventure, passion de jeux ou amitié, on y vient par désœuvrement, on y vient pour ne pas être seul, on y vient pour «devenir scout».

 

<>Alors que la bande classique apparaît comme une espèce de fin en soi, la Patrouille n'éveille pas l'idolâtrie. Elle a tous les avantages de la bande sans en avoir les inconvénients, une personnalité peut y croître sans en être éjectée, la communauté s'y développe sans anéantir l'individu.

 

<>Quatre critères la caractérisent:

 

Une patrouille peut parfaitement naître d'une bande naturelle déjà cohérente, et qui s'engouffre dans le scoutisme, comme un seul homme, avec armes et bagages. Mais dès l'instant qu'elle devient Scoute, une bande de rue, d'immeuble ou de village admet de s'ouvrir, de recruter, de ne pas éterniser les garçons au point fixe. Elle devient créatrice. Les CP changent, tous les 15 à 18 mois d'autres surgissent, sans que la Patrouille en soit affectée.

 

<>Dans l'état actuel des choses la plupart des garçons entrent dans des troupes reconnues d'utilité publique et légèrement sophistiquées. Cela manque de charme, de violence et de naturel, et c'est pourquoi, dans les grands districts du moins, on doit toujours avoir quelque troupe en formation, Quoi qu'il en soit, ceux qui entrent chez nous trouveront, dès l'arrivée, des patrouilles qui les intégreront vite. Ils s'y sentiront à l'aise, comme dans une bande classique. C'est pourquoi le principe de cooptation est si essentiel.

 

<>On n'expédie pas aux Bandeirantes ou aux Cerfs, et d'office, n'importe quel gentil garçon présenté par sa grand-mère, ancienne jeannette, ou le cousin du commissaire de police. Les garçons choisissent leur patrouille et la patrouille choisit ses scouts. Les renflouages de patrouilles en dérive, par prélèvements d'effectifs, ne réussissent que s'ils sont compris et voulus par les garçons eux-mêmes.

 

<>L'autonomie de la patrouille est une condition d'existence, d'euphorie et de dynamisme. La Patrouille a ses activités, sa devise, ses secrets, ses chahuts, son fanion, ses couleurs, son foulard, ses insignes. Elle dispose d'un matériel qu'elle entretient, transforme et améliore ou casse. Elle a son originalité, ses défauts, son mauvais caractère, et ses valeurs.

 

<>La vie scoute se joue presque entièrement en patrouille; réunions, sorties, camps, service. Les conseils de patrouille facilitent l'organisation, le gouvernement, l'équilibre. La patrouille est l'unité opérationnelle du scoutisme. Elle ne se transforme pas à loisir en petites unités humaines modèle réduit, mises à la disposition des adultes pour qu'ils puissent jouer à la Kermesse, à la Fête-Dieu, au Mouvement de jeunesse militant ou même à la psychodynamique de groupe.

 

<>Les CP ne sont pas des courroies de transmission. Ils sont maîtres de leurs patrouilles, et il est maladroit de les faire convoquer successivement et dans le même trimestre par le curé (qui n'apprécie guère ces " candidats à l'évasion "), par le commissaire de district (qui fait ses petits inventaires annuels), le chef de groupe (qui souhaite leur parler des Louveteaux) et le président des Amis des Guides (qui a besoin de gros bras pour la fête des anciens combattants)... Les CP n'ont à être convoqués par personne. Ils aiment leur mouvement, leur commissaire et leur maman, mais travaillent avec leur Scoutmestre. Ils sont réellement responsables.

 

<>Responsable ne signifie pas caïd. Le CP est un scout de la bande, le meilleur, mais il n'est point le moraliste tout dévoué, exemplaire et admiré. Sa responsabilité est aussi précise que les buts et les dimensions du scoutisme. Il anime et gouverne la patrouille dans le sens des buts, il l'entraîne dans l'aventure à cinq dimensions. C'est net. Il est démocrate et responsable.

 

<>Dans certains endroits, on a créé des conseils de troupe avec des novices de 13-14 ans, ravis de parler sans savoir, d'agir à leur guise ou de diluer leur petite paresse dans d'assez impersonnelles responsabilités. On a même créé des patrouilles sans poste fixe de CP, où n'importe qui prend les commandes au hasard des techniques ou des projets. Cela est aussi éphémère que les cités scolaires d'Odenwald ou les petites républiques de Hambourg. Ces jeux n'ont rien à voir avec le scoutisme où à partir du niveau CP, précisément, on devient responsable d'hommes et non point seulement d'activités ou de techniques. Si le conseil de patrouille permet à chacun de s'exprimer, de contrer, de montrer initiative et originalité, il n'en reste pas moins que l'éducation sociale exige qu'on écoute avant de parler, que l'on tienne sa place avant de juger de celle des autres, qu'on montre quelque capacité avant de briguer les commandements.

 

<>L'exercice des responsabilités singulières et précises est l'une des conditions de la croissance mentale et de l'accès à la maturité. La responsabilité du CP est, chez nous, sans ambiguïté. Elle est un moyen exceptionnel de formation de la générosité, de la conscience, de l'imagination, du sens missionnaire, de l'initiative.

 

<>De même que la Patrouille fait le pont entre individualité et groupe, le Scoutmestre et l'Aumônier assurent, en tous les domaines, le transit d'adolescence à prématurité. Ils sont non seulement responsables de la définition permanente du scoutisme et de son aire d'exercice, mais de la synthèse constante entre vie de patrouille et éducation personnelle, vie scoute et réalité quotidienne. Ils ne peuvent en aucun cas se contenter de jouer les arbitres de touche, les photographes ou les témoins, ils animent le " système des patrouilles ".

 

<>La patrouille est une bande mais sensée, elle est animée par un CP responsable, mais dans l'orbite d'une scoutmaîtrise qualifiée. Elle est autonome mais reliée, maîtresse de soi et bien décontractée. Elle navigue sur repères bien nets : la loi, les buts. Elle discute à en perdre le souffle et agit d'un même cœur. On ne gagnerait rien à la dissoudre, sous prétexte d'efficacité, dans des systèmes plus collectifs.